Réflexions sur l’espéranto Doutes, envies, difficultés

, par Matthieu Marcillaud

Cela fait quelques années déjà que je m’intéresse de près ou de loin à l’espéranto. Force est de constater que je n’ai pas encore poussé mon étude assez loin pour savoir suffisamment le parler. Cependant, aussi étrange que cela puisse me paraître, je comprends déjà mieux des textes d’espéranto que d’anglais. Je croise pourtant l’anglais presque tous les jours de part mon activité et je l’ai normalement appris à l’école. De ce regard là, il y a comme un mystère qui émane de l’espéranto et de sa facilité. Qu’est-ce qui me motive dans l’espéranto ? est-ce viable de l’apprendre ? peut elle réellement devenir une langue pont, une langue de travail, auxiliaire, de compréhension entre les cultures sur une plus grande population ? sa facilité peut elle survivre aux évolutions de toutes langues vivantes ? Je vais plus ou moins faire mon bilan de ces différentes questions que me parcourent l’échine ces jours-ci.

Motivations

J’ai précisément des difficultés à observer clairement quelles sont mes motivations envers l’espéranto. Plus clairement, je suis certain que son développement pourrait faciliter beaucoup l’échange de connaissances entre personnes de langues différentes, avec un minimum d’effort d’apprentissage des différentes parties. En tout cas un apprentissage bien plus rapide que l’anglais (150 heures d’espéranto apportent l’équivalent de 2000 heures de cours d’anglais) pour une efficacité bien meilleure : la prononciation, compréhension phonétique, régularité de l’espéranto apportent des bases solides, fiables sur la connaissance de la langue là où avec l’anglais, même avec beaucoup de pratique, il restera toujours difficile d’écrire une phrase correcte, de prononcer des mots correctement et inversement de comprendre le bon mot lorsqu’il est prononcé, tellement les subtilités phonétiques de cette langue sont grandes.

Le souci est que, actuellement, ce n’est pas encore l’espéranto qui est utilisé pour travailler entre les personnes d’horizons différents. S’ils n’ont pas une langue commune, c’est l’anglais qui est pris. C’est particulièrement vrai dans une des activités pour lesquelles je suis impliqué : le développement d’un logiciel (SPIP). Dans ce cadre là, notre logiciel - enfin son code source - est développé, écrit, exprimé en français (son interface d’utilisation et son usage est traduit, mais pas le code source ou ses gabarits). Nombreuses sont les remarques nous disant à peu près, le plus naturellement du monde : « Il y aurait bien plus de monde sur votre projet si vous passiez à l’anglais ». C’est peut être vrai, mais dans ce cas, pourquoi juste l’anglais, ou pourquoi l’anglais uniquement ?

L’anglais est devenu tellement la routine que de nombreux projets ne se donnent même plus la peine de se faire traduire. Ils restent en anglais, peut être supposant que tout le monde comprend ou doit comprendre cette langue. C’est le cas de la plate-forme de travail collaboratif « GitHub » permettant à des développeurs de logiciels de travailler ensemble.

Cette présence extrêmement grande de l’anglais comme langue de travail en informatique fait que j’arrive maintenant à comprendre à peu près le sens d’écrits techniques dans cette langue, au prix de beaucoup de fatigue psychique. Mais mon problème reste entier dès que je veux m’exprimer dans cette langue. J’ai l’impression systématique que je vais faire des erreurs et que je ne vais pas être compris. C’est d’autant plus frustrant que je n’ai rien contre le fait de savoir l’anglais et que j’aimerais bien pouvoir m’exprimer facilement dans cette langue, mais le constat est là : c’est difficile.

Je me suis souvent dit que je devais être un incompétent en langues étrangères, surtout en anglais, mais je me dis maintenant que ça ne vient peut être pas que de moi ! Particulièrement le visionnage des 10 présentations « Les langues : un défi » de Claude Piron apporte un éclairage différent. Malgré pour certains des études poussées en anglais, des erreurs d’interprétations, de mauvaises compréhension des mots sont présentes. En clair, ça dit que l’anglais est mal adapté comme langue de travail internationale.

Et donc l’espéranto est une solution très plaisante, à partir du moment où suffisamment de personne s’y mettent ! C’est bien là un problème. Certes il y a des locuteurs, assez nombreux en espéranto, mais on les trouve lorsqu’on veut voyager ou apprendre l’espéranto. Rarement dans la vie de tous les jours dans le cadre d’une de ses activités ou en se promenant sur internet. Et c’est là une baisse de motivation.

Lorsque j’ai appris à frapper au clavier avec la disposition de clavier bépo, à rouler en vélo couché ou fait des buttes de culture, la satisfaction de ces alternatives est immédiate : un grand confort d’utilisation et des améliorations aussitôt visibles, pratiques.

C’est un peu différent pour l’espéranto car c’est un changement qui implique d’autres personnes : il ne peut devenir utile quotidiennement que si suffisamment de gens s’y mettent afin que l’anglais ne soit plus considérée comme la langue naturelle de travail international, et que les ressources soient traduites !

Espéranto, le choix dans les langues construites

La question peut aussi se poser du choix de l’espéranto en lui-même alors qu’il existe de nombreuses autres langues régulières et langues construites, souvent plus compliquées, mais parfois extrêmement plus simple comme le récent Toki pona.

Il n’est pas évident de répondre à une telle question. On peut dire que l’espéranto a fait ses preuves car il est réellement une langue vivante auxiliaire pour une frange de la population mondiale et ce depuis plus d’un siècle.

On peut dire que le choix de l’espéranto plutôt qu’une langue appartenant à un peuple comme langue de travail internationale permet une égalité linguistique : chaque peuple est obligé de l’apprendre et n’a pas, dès lors, l’avantage de sa langue natale.

Mais qu’adviendrait-il, si l’espéranto était choisie comme langue auxiliaire internationale, et que plus tard, suite par exemple à une guerre entre 2 états, ces peuples choisissent l’espéranto comme langue nationale. Cet argument de la non-langue natale n’aurait plus de sens, et l’espéranto ne serait plus alors une langue « auxiliaire » pour eux. C’est embêtant car ce n’est pas le but que s’est fixé l’espéranto : servir de langue pivot, auxiliaire, de travail, mais absolument pas remplacer des langues natales.

Disons peut-être deux choses en sa faveur :

  • pour le moment c’est communément la langue auxiliaire la plus acceptée et parlée
  • apprendre l’espéranto facilite l’apprentissage d’autres langues ensuite. En fait c’est le cas de tout apprentissage de langue étrangère mais, comme le dit wikipedia :

    Lorsque l’on a déjà appris une langue étrangère, l’apprentissage d’une nouvelle langue étrangère est plus facile, d’où l’intérêt de commencer par une langue étrangère facile.

Disons aussi que beaucoup de langues construites sont des tentatives de différents linguistes (le plus souvent) de créer ou tendre vers une langue « parfaite ». Là encore ce n’était pas l’objectif de l’Esperanto qui dit dans son fundamunto vouloir « rester intangible avec ses imperfections ». Cela dit, toute langue évolue.

L’esperanto comme langue vivante

De nombreux linguiste le soulignent : toute langue vivante évolue avec le temps, souvent régionalement. Est-ce que ce serait pareil pour l’espéranto ? C’est encore une question fort intéressante.

On peut certainement séparer en 2 les évolutions : d’une part le vocabulaire, et d’autre part la construction de la langue. Le risque avec le vocabulaire est l’entrée de mots issus du pays où le groupe espérantiste se trouve. Par exemple l’introduction de mots français chez les espérantistes parlant français. Si chacun fait cela à sa sauce il risque rapidement d’y avoir soit cacophonie, soit de nouveau hégémonie d’une culture sur une autre. Toujours est-il qu’au bout d’un siècle d’espéranto je n’ai pas l’impression que de nouveaux mots l’ont entaché, d’autant plus que sa nature même de langue agglutinante permet bien plus de constructions, comme des briques, que notre français ou anglais.

L’autre partie est sur la construction même de la langue. Une langue évolue avec la société et si elle reste figée il risque d’y avoir un décalage entre les envies de la société et les possibilités de la langue. C’est peut être le point le plus difficile à gérer. Effectivement les motivations politiques ne sont pas forcément les mêmes d’une région à une autre et là où certains veulent du changement, il n’est pas certain que d’autres le veuillent aussi. Il y a déjà une évolution sociétale forte qui pointe son nez depuis quelques temps en espéranto : l’envie d’avoir une langue « non-sexiste » (j’y reviendrais dans un prochain article). Chacun y va de sa solution et si une des propositions n’est pas acceptée par la fédération d’espéranto, elle risque néanmoins d’être utilisée, de fait par les locuteurs !

Mais même si ces changements auront lieu, ils n’entameront pas la volonté initiale de l’espéranto qui est d’être une langue facile, accessible au plus grand nombre, permettant de dialoguer entre différentes autres langues. Puis même si la langue évolue, on aura au moins fait mieux, l’espace de quelques années, que toutes les tentatives précédentes suggérant une langue internationale compliquée.

La présence de l’esperanto

L’espéranto a connu un regain d’intérêt avec internet. Aussi on ne peut pas nier que cette langue existe et est utilisée ! Il y a de nombreuses associations de promotion de l’espéranto de part le monde et on peut au moins citer ici 2 beaux projets où l’espéranto est loin d’être anecdotique :

Le prochain article présente des sites de ressources pour apprendre l’espéranto.

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